Violences, blocages, colères sociales. À chaque crise, le débat se déplace vers ceux qui manifestent ou ceux qui les soutiennent. Mais après presque dix années de pouvoir, une autre question s’impose aussi — celle de la responsabilité politique.
La colère ne disparaît pas parce qu’elle dérange
La France traverse une nouvelle crise sociale. Les blocages de lycées se multiplient et le mouvement a gagné une partie des universités. Derrière cette mobilisation se retrouvent des revendications sur le manque d’enseignants, les classes surchargées, l’état de certains établissements et, plus largement, les moyens consacrés à l’éducation.
Dans plusieurs villes, ces mobilisations ont aussi été accompagnées de violences, d’incendies, de dégradations et d’affrontements avec les forces de l’ordre. Ces actes doivent être condamnés et leurs auteurs doivent répondre de leurs actes.
Mais depuis quand les violences commises en marge d’une mobilisation suffisent-elles à effacer les raisons pour lesquelles cette mobilisation existe ?
Une manifestation peut être légitime et connaître des débordements. Un mouvement social peut porter des revendications sérieuses tout en attirant des individus venus uniquement pour casser. Confondre systématiquement les deux est une erreur.
La République dispose d’une police, d’une justice et d’institutions dont la mission est précisément d’identifier et de sanctionner les auteurs d’infractions. Le débat politique, lui, devrait répondre à une autre question. Pourquoi autant de citoyens éprouvent-ils, année après année, le besoin de descendre dans la rue ?
Une succession de colères depuis 2017
Il serait historiquement excessif d’affirmer que la France n’a jamais connu autant de manifestations sous la Ve République. Mai 1968, les grandes grèves de 1995 ou encore les mouvements contre le CPE en 2006 appartiennent à notre histoire sociale.
Mais il est tout aussi difficile de nier la diversité des catégories qui ont participé à des mouvements sociaux importants depuis 2017.
Cheminots, agents de la RATP, enseignants, personnels hospitaliers, médecins, infirmiers, urgentistes, avocats, magistrats, policiers, pompiers, salariés de l’énergie et des raffineries, éboueurs, contrôleurs aériens, personnels du transport aérien, agriculteurs, marins-pêcheurs, fonctionnaires, retraités, étudiants, lycéens et, bien évidemment, Gilets jaunes.
Les causes de ces mouvements sont différentes. Les revendications ne sont pas toujours compatibles entre elles. Certains ont porté sur les salaires, d’autres sur les retraites, les conditions de travail, les services publics, la fiscalité, l’inflation ou encore l’avenir d’une profession.
Une démocratie ne peut pas éternellement expliquer chacune de ses crises sociales par celui qui manifeste.
Les Gilets jaunes auraient dû servir d’avertissement
Le mouvement des Gilets jaunes reste l’un des exemples les plus spectaculaires de cette rupture. Né à l’automne 2018 autour notamment de la fiscalité sur les carburants, il s’est rapidement transformé en une contestation beaucoup plus large du pouvoir d’achat, des inégalités territoriales et du sentiment d’abandon d’une partie de la population.
La violence de certains épisodes est incontestable. Des commerces ont été détruits, des bâtiments dégradés, des policiers et des gendarmes blessés. Des manifestants ont également été grièvement blessés.
Mais réduire rétrospectivement les Gilets jaunes aux images de violences reviendrait à passer à côté du phénomène politique et social qui s’était exprimé sur des milliers de ronds-points. Des Français parlaient du plein de carburant, des factures, du salaire, du trajet pour aller travailler et de la fin du mois.
Cette colère méritait d’être entendue indépendamment des violences commises en marge du mouvement. La même distinction devrait valoir aujourd’hui pour les lycéens et les étudiants.
Désigner ne suffit pas à gouverner
Le réflexe consistant à rechercher immédiatement une organisation, un parti ou une personnalité à rendre responsable des mobilisations me paraît insuffisant.
La France insoumise soutient une partie de ces mouvements et plusieurs de ses responsables se sont rendus sur des lieux de mobilisation. Certains responsables gouvernementaux lui reprochent d’encourager ou de récupérer la contestation.
Mais même en admettant l’existence de tentatives de récupération politique, celles-ci n’expliquent pas à elles seules pourquoi des milliers de jeunes participent aux blocages. Les revendications concernant les enseignants absents, les moyens des établissements ou les conditions d’études existent indépendamment de la présence d’un responsable politique devant un lycée.
Lorsque le débat porte davantage sur celui qui soutient une manifestation que sur ce que réclament ceux qui manifestent, le problème de départ finit par disparaître.
Presque dix années de pouvoir imposent aussi un bilan
Emmanuel Macron a été élu président de la République en mai 2017. Nous sommes en octobre 2026. Après presque dix années de présidence Macron, il est donc légitime de dresser un bilan de l’état du pays.
Cela ne signifie pas attribuer chaque difficulté française à un seul homme. La France a traversé une pandémie mondiale, une guerre majeure aux frontières de l’Europe, une crise énergétique, une période d’inflation importante et plusieurs bouleversements internationaux.
Ces réalités doivent être prises en compte. Elles n’effacent pas pour autant la responsabilité des gouvernements successifs dans leurs choix budgétaires et politiques.
La dette publique se situe désormais à un niveau qui conduit le pays à rechercher des dizaines de milliards d’euros d’économies. Derrière ces annonces reviennent toujours les mêmes questions. Qui paiera ? Quels services seront réduits ? Quels investissements seront reportés ? Quels efforts seront demandés aux salariés, aux entreprises, aux retraités et aux familles ?
Dans n’importe quelle organisation, lorsqu’une stratégie échoue durablement, on finit par demander des comptes à ceux qui dirigent.
Gouverner, c’est aussi répondre de son bilan
En politique, la sanction appartient au débat démocratique et aux citoyens. Mais le principe de responsabilité demeure essentiel.
Un gouvernement ne peut pas revendiquer la paternité de chaque réussite et expliquer simultanément chaque échec par les crises internationales, les oppositions, les syndicats, les extrêmes, les mouvements sociaux ou ceux qui les soutiennent.
Je ne considère pas qu’une manifestation soit légitime simplement parce qu’elle s’oppose au gouvernement. Je ne considère pas davantage qu’un manifestant violent soit excusable parce qu’il porte une revendication sociale.
Sanctionner les violences et écouter une colère sont deux responsabilités parfaitement compatibles.
Lorsqu’un agriculteur manifeste, il faut entendre l’agriculteur. Lorsqu’un infirmier manifeste, il faut entendre l’infirmier. Lorsqu’un policier manifeste, il faut entendre le policier. Lorsqu’un enseignant manifeste, il faut entendre l’enseignant. Et lorsque des milliers de jeunes disent que leur école ne fonctionne plus correctement, il faut au minimum accepter d’entendre ce qu’ils racontent.
Les casseurs doivent répondre de leurs actes devant la justice. Les gouvernants doivent répondre de leurs décisions devant les citoyens. Les deux propositions ne s’opposent pas. Elles constituent deux dimensions d’un même principe — la responsabilité.