
Un jeune homme a été tué. Cinq personnes ont été blessées, dont une enfant de douze ans. À Trappes et à La Verrière, des personnes ont été visées pour leur couleur de peau ou leur religion supposée, selon les éléments rendus publics par les autorités. Ma première pensée va aux victimes, à leurs familles et à tous ceux dont la vie vient de basculer. [1]
Ce jeune homme avait des proches, des projets, une vie devant lui. Les blessés, eux, devront peut-être vivre avec des séquelles, des traumatismes et une peur durable.
Cette tribune est née de cette douleur, mais aussi de l’effroi devant les commentaires publiés sur les réseaux sociaux. « La peur va changer de camp. » « Chacun son tour. » « Ce n’est que le début. »
Ces messages ne représentent pas tous les Français. Mais ils existent, publiquement, devant la mort d’un jeune homme et les blessures d’une enfant. La haine ne se contente plus de s’exprimer. Elle revendique sa place.
Cette fracture gagne les familles et les lieux de travail. Ce qui semble une promesse pour l’un représente parfois une menace pour l’autre. La justice établira les responsabilités du crime ; je ne l’attribue ni à un parti ni à une rédaction. Mais nous devons interroger les conséquences de la stigmatisation.
Depuis des années, des millions de personnes travaillent, élèvent leurs enfants et aspirent à une vie tranquille, tout en voyant leur prénom, leur origine ou leur religion transformés en sujets de controverse. Je fais partie de ces Français et je suis las de voir notre appartenance au pays remise en discussion par ceux qui prétendent le défendre.
On nous accuse de servir de réserve électorale à La France insoumise. Mais on inverse les causes et les conséquences. Si certains se tournent vers LFI, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, ou vers la REV, fondée par Aymeric Caron, c’est aussi parce qu’ils y trouvent une défense de leur dignité. D’autres partis devraient s’interroger sur ce qui les en a éloignés, plutôt que de réduire leur choix à un réflexe communautaire.
L’islamophobie est devenue une valeur refuge politique. Comme l’or en période de crise, certains s’y replient pour retrouver une audience ou détourner l’attention d’un bilan. Une polémique sur le voile, une nouvelle suspicion, tandis que les salaires, le logement, l’école et l’hôpital attendent.
Depuis près de vingt ans, je vois se répéter les mêmes glissements. De l’islam à l’islamisme, de l’islamisme au terrorisme, puis de la gauche à la complicité. Nommer le terrorisme est nécessaire lorsqu’il s’agit de qualifier des faits. En faire peser le soupçon sur des millions de croyants est inacceptable.
Le socialiste Manuel Valls a contribué à installer l’expression « islamo-gauchisme » dans le débat public en l’employant dès 2016. Je lui reproche cette caution gouvernementale. Défendre l’égalité ne devrait jamais devenir une preuve de complaisance envers l’extrémisme. [2]
Mon opposition au Rassemblement national et à Reconquête est radicale. Je combats la vision portée par Marine Le Pen, Jordan Bardella, Éric Zemmour et Sarah Knafo, parce que je refuse une politique qui entretient la défiance envers une partie de nos compatriotes.
Cette critique concerne aussi une partie de la droite. En mars 2025, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, déclarait « Vive le sport, et donc à bas le voile bien sûr. » Je pense aux femmes qui ont entendu ces mots dans la bouche d’un ministre chargé aussi de leur protection. [3]
Éric Ciotti affirmait à l’Assemblée nationale qu’« une France qui s’islamise, c’est la République qui s’efface ». Édouard Philippe envisageait dans son livre la possibilité d’« un droit et une organisation spécifique aux musulmans ». Pourquoi présenter une religion comme l’effacement de notre bien commun ou envisager pour ses fidèles un traitement juridique particulier ? [4] [5]
On peut défendre la laïcité, combattre les idéologies extrémistes et faire respecter les lois sans traiter les musulmans comme une population suspecte.

Certains médias portent aussi une responsabilité éditoriale. Répéter les amalgames et mettre en scène les mêmes peurs contribue à banaliser la stigmatisation. La liberté d’informer exige de la rigueur, surtout lorsque la dignité de millions de personnes est en jeu.
Emmanuel Macron doit, lui aussi, répondre de son bilan. Réélu en 2022 après un second tour face à Marine Le Pen, il avait une responsabilité particulière envers ceux qui avaient fait barrage à l’extrême droite. À mes yeux, il n’a pas répondu à cette exigence de cohésion et de protection.
Pour autant, réduire tous les électeurs du RN à la haine serait une faute. Il faut entendre les colères, les peurs et les sentiments d’abandon. Mais aucune difficulté sociale ne justifie de transformer un voisin en ennemi à cause de sa couleur, de son nom ou de sa foi. Les Français ont besoin de réponses, pas de boucs émissaires.
Le racisme, la xénophobie et le rejet de l’autre doivent cesser. Nous devons combattre l’antisémitisme, le racisme antimusulman et toutes les haines avec la même détermination. Retrouvons le dialogue, la justice et la fraternité avant que nos fractures deviennent irréparables.
Nous avons besoin de responsables capables de résoudre les problèmes des Français, pas de leur désigner d’autres Français comme problème.
Pour ma part, ceux qui entretiennent ces divisions me trouveront sur leur chemin. Je combattrai leurs idées par la parole, l’engagement et dans les urnes, comme je le fais depuis vingt ans. Je le ferai pour mes enfants, ma famille, mes amis, pour celles et ceux que je connais et ceux que je ne connais pas, et pour ce pays auquel chacun doit pouvoir contribuer sans justifier sa place.
C’est pourquoi il faut voter, s’engager et faire élire celles et ceux qui défendent notre dignité. Notre indignation doit devenir une participation et un poids démocratique.
À ceux qui écrivent « chacun son tour », je réponds qu’aucun enfant ne doit avoir son tour de souffrance. Aucune famille ne doit avoir son tour de deuil.
La peur ne doit pas changer de camp. Elle doit cesser de gouverner nos vies.
Sources
- Élysée — Déplacement à Trappes, 23 octobre 2026
- TF1 Info — « Ambiguïtés avec Tariq Ramadan », Clémentine Autain menace de porter plainte contre Manuel Valls, 23 mai 2016
- Le Dauphiné Libéré — « Vive le sport et à bas le voile », dans quel contexte Bruno Retailleau a-t-il prononcé cette phrase ?, 27 mars 2025
- Assemblée nationale — Compte rendu de la première séance du 9 février 2022, intervention d’Éric Ciotti
- Ligue des droits de l’homme — « Hantise de l’islam, jusqu’où oseront-ils aller ? », tribune collective publiée dans L’Obs, 16 septembre 2023